BALLET / ART REVIEW / MARIE DARRIEUSSECQ

BALLET / Art Review / Marie Darrieussecq


BALLET / ART REVIEW / MARIE DARRIEUSSECQ
BALLET / ART REVIEW / MARIE DARRIEUSSECQ

PARIS. DARRIEUSSECQ, MARIE // Art Review; May2012, Issue 59, p29 The article reviews a performance artwork that took place in Paris, France, which featured a kinetic sculpture by Arnaud Vasseux and dance by Laetitia Angot.

Ca se passe dans un entrepôt désaffecté le long des voies ferrées, derrière la Gare du Nord, dans le squat associatif du Théâtre de verre. Il y a quelques objets naïfs, des mosaïques en capsules de bière, une sympathique cantine, et puis une salle de bonne taille, aux murs couverts de tissu blanc.

Une sculpture cinétique d’Arnaud Vasseux tourne à vitesse constante, suspendue à un moteur électrique. C’est un cylindre translucide et très souple en polyéthylène, de 3,30 m de haut, intitulée « Tangente ». Cette sculpture « s’adresse », comme dit Vasseux, à un seul danseur, en l’occurrence une danseuse, Laetitia Angot, 33 ans, dans la mouvance de Pina Bausch.

Pendant une trentaine de minutes, Laetitia Angot va tenter une approche de cet objet qui lui oppose une résistance têtue. C’est un récit dans l’espace : une femme convoite un long objet, transparent mais opaque, tournoyant mais impassible, souple mais impénétrable. Un objet fatal. Ça donne un « Ballet » sur fond de silence et de dépouillement.

Vêtue sobrement d’un pantalon et d’une blouse flottantes, la danseuse tente d’abord le dialogue par imitation, elle gonfle son corps gracile ; en apnée, bras écartelés, joues distendues, bouche ouverte à craquer, nez devenant rouge et clownesque : sa danse commence comme une performance physique à la limite du grotesque. Notre grenouille de la Fontaine est d’une indécence bien particulière : elle cherche le contact, mais délaisse radicalement les codes habituels de la séduction féminine. Il lui arrive de se détourner, de faire mine d’ignorer l’objet, mais sa danse n’est pas réductible à la psychologie amoureuse : « l’indécence » est celle d’une femme désirante qui prétend à une gestuelle universelle sur deux corps mis en présence.

Elle saute pour se grandir, s’érige puis s’amollit, matière physique en transformation. Elle tournoie avec ironie, s’accroupit, se moque et enrage et s’apaise et s’efforce encore. Elle ne touche pas l’objet, mais tout geste d’approche déclenche un courant d’air qui fait frissonner, palpiter ou reculer le polyéthylène en rotation. Elle émet des sons, ne parle ni ne crie mais invente une langue-chant, une glossolalie qui rappelle les travaux d’une Susan Hiller. On croit parfois entendre « c’est pas possible » ou « OK OK OK » : entre l’oiseau qui caquette et le souffle. Ce n’est pas de la parole, c’est de la tension inassouvie. Des lambeaux de danse, de burlesque, de mime, de butô, d’impulsions théâtrales s’enchaînent. C’est la mise en scène d’un affolement passionnel, d’un « comportement inapproprié », mais codifié par la danse.

Le sifflet d’un train réel se fait entendre au moment où la danseuse s’immobilise, bras levés : joli moment de kairos, qui nous fait réentendre le silence. Et pose la question d’un lieu parisien plus institutionnel, qui accueillerait la marginalité de ce spectacle très habité mais sans moyens autres qu’artistiques.

Laetitia Angot vient aussi de créer NOMME, pièce chorégraphique pour danseuse et voix enregistrée, co-écrite par Vincent Poymiro. BALLET a été présenté à la Péniche Antipode à Paris le 11 octobre 2011, au Théâtre du Granit à Belfort le 16 janvier 2012, au Théâtre de Verre à Paris le 16 février 2012, et sera présenté au Festival Nouvelle Danse de Strasbourg –(Pôle Sud, Frac Alsace) le 1er Juin 2012.

MARIE DARRIEUSSECQ

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